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Ma première
rencontre avec Gustave Flaubert (eh oui, une scène de première
vue !), c’est celle de Salammbô, que j’avais
trouvé dans la pile des livres que mon père empruntait à la
bibliothèque. Sans doute attirée par le titre, qui me
rappelait ceux des romans de Pierre Benoit que je dévorais
alors et dont il ne m’est pas resté grand souvenir, à part
quelques fragments de L’Atlantide. Salammbô, le
doux balancement du titre, la première phrase d’où
surgissent Carthage et les jardins d’Hamilcar, promettaient de
l’exotisme, de l’histoire antique, des aventures… tout ce
que j’aimais ; je ne suis plus très sûre de l’année,
peut-être treize ans, la quatrième ? je n’ai certes pas
tout compris, mais j’ai dévoré ce livre, il m’en est resté
un éblouissement, un enchantement qui dure encore…
Puis Bouvard et Pécuchet, abandonné rapidement, car décevant
pour une adolescente de quinze ans, et en revanche la découverte
délicieuse de l’annexe, ce Dictionnaire des idées reçues
dont la causticité me ravit. Madame Bovary, je ne l’ai
lu que bien plus tard ; pas au lycée, j’étais en classe
scientifique, et notre professeur de français se contentait de
nous faire la lecture du Castex et Surer ; ce qui me
laissait le temps de lire tranquillement dans le fond de la
classe (j’avais trouvé un exemplaire du manuel et cela me
dispensait d’écouter) ; je lisais au hasard, de la poésie
surtout. À dire vrai, ce trop célèbre roman ne m’inspirait
guère, estampillé classique et scolaire, et que, de loin,
j’imaginais ennuyeux et poussiéreux. Ce sont des amis, étudiants
en lettres, qui me l’ont fait découvrir alors que
j’essayais d’étudier la philosophie, qui m’ont donné à
voir le spectacle de Charles, un couteau dans la poche comme un
paysan, arrondissant sur son pouce des boulettes de mie de pain
pendant qu’Emma dessine ou joue du piano…
Avec Flaubert, et quelques autres, m’est revenu le plaisir de
la littérature qui m’a amenée à bifurquer, à étudier les
lettres, puis à les enseigner.
La transcription des brouillons, c’est le plaisir de la
traque, de l’enquête, de l’énigme à résoudre, la
satisfaction de la curiosité : qu’y a-t-il avant ce
texte fini et lisse, objet d’étude et de vénération ?
grâce à Danielle Girard et Yvan Leclerc, la fréquentation des
avant-textes, jusqu’alors réservée aux chercheurs, aux initiés
munis de laisser-passer, accédant au fond protégé des
manuscrits, cette activité devient accessible à tous les
lecteurs, à tous les amateurs qui, sans ce projet de numérisation
et de transcription, n’auraient jamais eu accès aux
manuscrits et aux brouillons.
C’est une belle aventure collective désintéressée, qui est
aussi celle de l’amitié, et qui m’a donné envie de
rejoindre ce scriptorium virtuel. Et quand on découvre
qu’est disponible la séquence où Emma se rêve emportée au
galop de quatre chevaux, alors que Charles dort pesamment à ses
côtés, on ne résiste pas. Et l’on se prend à songer à ce
qui se cache derrière les mots ; d’où viennent ces
chevaux ? qu’est-ce qui, dans la page, a fait surgir leur
galop ? Et l’on dépouille ces brouillons, biffés, raturés,
surchargés, et le déchiffrement, c’est-à-dire l’aventure,
commence...
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